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Musique : la place des nouveaux "Anciens succès" dans la rubrique nostalgie de la Rumba congolaise(Tribune d'Arsène Kayumba Bustany)

La République Démocratique du Congo a su se faire une bonne réputation sur le plan culturel avant les années 60, années de son indépendance. Cette réputation dans le quatrième art était couplée à une identité artistique qui fit d’elle un pays avancé en musique. Sa position géographique a fait d’elle l’une des importantes portes d’entrée des cargaisons venues des Amériques en générale et du Cuba en particulier. C’est entre autres par ce canal que certains vraquiers ne transportaient pas que des marchandises mais aussi de la Rumba cubaine qui s’exportait discrètement au Congo-Belge avant de serpenter ce dernier de l’ouest à l’est et du nord au sud en suivant le cours de son fleuve.

Au contact des nouvelles langues et l’introduction des instruments locaux par l’influence des rythmes autochtones, la rumba de cuba s’est vite transformée en rumba congolaise. Les premiers refrains se dansaient déjà avant que le reste de l’Afrique ne se réveille de sorte que même l’hymne des mouvements anticolonialistes est attribuée à Joseph Kabasele (Grand Kalé) pour son titre « indépendance tshatsha ».

Du haut de cette avancée  temporelle et grâce à la naissance des orchestres dans les rues de la capitale, le succès de la rumba s’accentuait et le lingala s’imposait au-delà des frontières. L’African Jazz et le Ok Jazz influencent les premiers pas de la rumba devenue congolaise ; des titres intemporels sont sortis, des chansons qui tutoient le temps jusqu’à ce jour, des mélodies qui résistent au calendrier se transmettent tels des testaments de génération en génération.


Quels furent les secrets de ces nouveaux évolués pour que leurs chansons restent d’actualité si longtemps?

Même après la période des indépendances, et l’entrée en dance du Zaiko Langa Langa, l’Adn de la rumba n’avait pas changé, au contraire, elle s’était améliorée, s’épiçant de la créativité juvénile qui se proposa, par exemple, d’abandonner les instruments à vent au profit de la guitare solo et la batterie. L’héritage discographique n’est pas aussi à rappeler car une fois de plus, les chansons ont dégagé une odeur d’orgueil temporel que nous ressentons encore aujourd’hui sur les playlists des stations radio et des dancing-clubs. 

D’une fertilité sans pareille, Les « Zaiko » ont pu inspirer plus d’un jeune dans la magie de la rumba : citons ainsi le parolier Koffi Olomide qui ne dérogera pas à la dynamique sous examen, quand il décida de tenir le micro aux cotés de Papa Wemba et King Kester Emeneya ; des titres dont le succès s’investissent sur le temps, des couplés qui bourdonnent encore dans les écouteurs des actuels jeunes  naviguant entre les albums de celui qu'ils appellent  le « Rambo ».

Les Wenges s’inviteront sur la piste de cette rumba qui est devenue un emblème, une identité, une fierté, une sorte de richesse nationale qu’ils ont défendue à leurs tours en léguant à la postérité un répertoire qui reste d’actualité trois décennies après leur avènement. Ecouter et danser du Wenge est un fait normal même actuellement.

Tout compte fait, et sans être exhaustif, il est constaté que la chanson congolaise fut tissée pour perdurer. Certes, ne pas garder le même succès qu’à sa sortie mais accompagner le train de vie d’au moins une génération de la population.

Mais ça, c’était avant le troisième millénaire, un vent avait ainsi soufflé sur la rumba nationale la dépossédant  des secrets qui rendaient chaque chanson immortelle. Du coup, nous avons eu des titres à succès mais qui ne pouvaient rivaliser avec ceux d’autres fois en termes de longévité. 

Que s’est-il passé pour qu’au bout d’un ou deux semestres après sa sortie, une chanson se retrouve dans les tiroirs du temps ?

Une constellation des stars n’a pas pu tenir le flambeau ayant consumée l’histoire de la musique africaine. La rumba battit en retraite, le lingala qui était sa signature est devenu un défaut pour sa maintenance internationale. Le même style qui tenait 7 à 9 minutes sur la piste serait devenu démodé, la world réclamerait trois minutes. En terme de lyrics, là aussi les compositeurs se faisaient rares au point où il était devenu normal qu’une même chanson soit réclamée par la paternité de trois différents artistes, faute ya commerçant, disaient-ils.

Pendant  ce moment de flop qui coïncidera avec les dérapages de certains leaders de la musique congolaise sur l’espace Schengen ; la Côte d’Ivoire d’une part et certains pays anglophones d’autres parts (République Sud Africaine, Nigéria, Zambie et Tanzanie) en profiteront pour infliger à la rumba congolaise des sérieux uppercuts sur le ring des hit-parades.

On ne compose plus pour le temps, car l’on chante pour l’instant

 Le manque d’une politique économique capable de vendre les œuvres de la rumba et de la protéger faisant défaut, les artistes devraient vivre ou mieux survivre. La solution rapide était de dédicacer une mélodie à un « prêtre » dans l’espoir que ce dernier offre en retour quelques billets verts, surtout lors des prestations « live » de ladite chanson. Cette pratique influencera l’objectif d’une entrée en studio. Il fallait désormais plaire à une cible bien définie de la masse, celle qui pourra ouvrir sa poche aux charmes de la dédicace. Le succès qui était autre fois une garantie intemporelle se réduit alors à un laps de temps, le temps d’un moment. Les amoureux du « Grands Mopao » nous affirmeront qu’ils préfèrent Antoine à Koffi, le symbole du parallélisme de la rumba d’hier à celle d’avant-hier : Aspirine ou Ngobila se joue encore de nos jours pendant que « Ikia » ou  « Eputsha » somnolent. 

Les boutures de l’arbre  « Wenge », les anciens habitants du « quartier latin » et même les fils du chef coutumier du « village Molokaï » ne sauront changer la donne. Tous sont imaginatifs et talentueux mais l’immortalité de la rumba n’était plus de ce siècle. L’exemple frappant et celui du tout premier album de Fally Ipupa : « droit chemin », qui est un cocktail des belles rumbas qui ont du mal à être écoutées dix ans plus tard (Liputa, Attente, Sopeka …). De peur de rester à l’ombre, la nouvelle génération ouvrira les portes de la rumba aux tendances d’ailleurs, question de se frayer une place sur le marché internationale.

Il devrait se manifester une sérieuse remise en question des acteurs musicaux sur la longévité de leurs chansons

La pente est certes descendante mais des pistes de solution devraient être entrevues, c’est notamment :

  • Le choix des thèmes : il ne devrait plus seulement être question de louer aveuglement la femme, mais de parsemer les albums d’autres thèmes comme ce fût le cas quand la rumba traitait aussi du quotidien : « Mario » de Franco, « Petite sœur » de Koffi, « voyage » de Werrason, « mokolo na ko kufa » de TabuLey...


  • L’orchestration : l’électronique a diminué le rôle et l’impact de plusieurs instruments qui participaient activement à la longévité d’une rumba. Oui, un seul instrument peu pimenter toute une mélodie au point de transformer une simple chanson en un compagnon de chaque jour. Cas du saxophone du TP Ok Jazz, de la Guitare de Docteur Nico… il existe une sorte de communion entre la mélodie et le public avant même l’intervention des chanteurs.


  • Le niveau lyrical : il se dégage en ce siècle un manque d’effort permanent lors des compositions. La profondeur des textes a laissé place à un laisser-aller où chaque membre du groupe pose sa voix lors de l’enregistrement ic et nunc, pourvu que le titre sorte et que le « Prêtre  » soit servi.


  • L’Etat devrait aussi s’investir dans la construction des salles de spectacle car avec une source de revenue sûre et certaine,  lors des spectacles payants, les artistes ne sacrifieraient pas des albums puisque sortis à la hâte.

La bonne nouvelle est que le vieux continent ouvre de nouveau ses portes à la rumba de chez nous. Avant la maladie à covid19, Fally Ipupa avait bravé les manifestants pour se produire à l’Accor Hôtel Aréna (ex Paris Bercy) et cette même pandémie a provoqué l’annulation de plusieurs autres spectacles qui devraient faire flotter le drapeau de la rumba congolaise de l’autre côté de la méditerranée.

C’est avec ce genre de résolution et bien d’autres encore que la longévité du succès pourra de nouveau exister. Des chansons qui pourront garder l’authenticité de leurs flammes dans le temps et non des titres qui s’effacent au même moment qu’une année civile: « Mon bébé » de Mirage Super Sonic en est un énième exemple.

Les « nouveaux anciens succès » pourront mériter une place de choix dans la rubrique « Nostalgie », et quitter le vide historique dans lequel ils vivent, une sorte de trou noir qui les enferme. En plus des œuvres, on pourra avoir des chefs-d’œuvre, enfin.

Arsène Kayumba Bustany


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