Politique

RDC : La guerre de Sankuru n’aura pas lieu (Tribune)

Dans sa parution du mardi 16 février 2021, Forum des As a repris in extenso la communication d’un notable bien connu du Sankuru dénonçant une agression culturelle contre la langue Tetela.

A la fin d’une lecture tendue de cette tirade tribale, ma religion est faite et ma conviction bien établie; la langue Tetela n’a subi aucune agression et n’est pas en danger de mort.

Bien plus, elle garde toute sa vitalité et sa place particulière parmi les quelques 200 dialectes recensées au Congo, aux côtés des 4 langues nationales, à savoir le Kikongo, le Kiswahili, le Lingala, le Tshiluba et du français, notre langue officielle.

Dès lors, il est excessif et insoutenable d’affirmer de façon apodictique que la distribution de quelques manuels en lingala constitue une agression culturelle contre l’Otetela et les Batetela.

Cet appel gaullien à la mobilisation de tous les Batetela sans distinction politique ni discrimination sonne faux, forcé et n’a pas raison d’être. En somme, une déclaration de guerre sans objet.

En effet, lorsque dans tous les matanga à Kinshasa, débarquent les groupes folkloriques Tetela entonnant vivement la chanson «oie, oie» comme un hymne mortuaire, repris en chœur par toute l’assistance, aucune tribu des défunts ne considère cette intrusion comme une agression contre leurs cultures ou leurs dialectes.

Depuis la colonisation belge jusqu’au jour de la déclaration de ce notable sankurois, l’apprentissage et l’usage de la langue française au Sankuru n’a pas tué l’Otetela, tout comme la prédominance du lingala en musique n’a tué aucune de nos dialectes. 

Au point que, oh ironie du sort, un des monuments et un des immortels de la rumba congolaise se trouve être un Tetela en la personne de Jules-Presley WEMBADIO dit Papa Wemba qui, dans une chanson célèbre a vulgarisé et immortalisé l’adage «OTETELA KEEMA FUMBE » (l’Otetela ne peut être réduit en esclavage), faisant danser toutes les tribus et les locuteurs de toutes les dialectes sans que ce fait ne soit perçu comme un asservissement de leurs langues et de leurs peuples à la langue et à la tribu Tetela; ni une agression culturelle du Tetela contre leurs langues.

Et puis, est-ce le Tetela est la seule langue parlée au Sankuru ? Qui a intérêt à attiser les dissensions tribales sur base de l’utilisation d’une langue.

Laissons toutes ces considérations du ciel des idées pour la terre des hommes. Quel est donc le problème, le véritable enjeu, peut être caché.

La Banque Mondiale a envoyé à la République Démocratique du Congo des manuels édités dans les 4 langues nationales à savoir kikongo, kiswahili, lingala et Tshiluba ; distribués aux 4 coins de la République selon les zones linguistiques. Mais d’après une source du Ministère de l’ESP, s’agissant du cas particulier de Sankuru, une évaluation contextuelle d’expert a déterminé les Autorités de l’ESP à envoyer les livres en lingala plutôt qu’en Tshiluba, étant donné la proximité et l’attraction existentielle avec Tshuapa et l’Equateur en général.

Il s’agit donc d’une décision administrative, que l’on peut contester s’il y a lieu, mais pas d’une décision d’euthanasie contre la langue Tetela. C’est le droit de ce notable de préférer le Tshiluba au lingala, il faut alors le dire clairement à l’opinion.

Les historiens et les hommes de culture savent que la victoire militaire ne signifie pas la victoire culturelle.

La Grèce vaincue par Rome, a imposé sa culture, les Tetela vaincus par les colonisateurs, n’ont pas perdu leur langue.

Le combat pour le leadership ne doit pas polluer la gestion d’un domaine aussi essentiel que l’éducation et l’instruction.

Par ailleurs, une langue a une double vocation : vernaculaire et véhiculaire ; en tant que vernaculaire, elle est parlée dans une communauté et sert à garder l’identité culturelle ; elle est véhiculaire en tant qu’instrument de communication avec les tribus voisines dans un plus grand ensemble, eu égard à sa force culturelle. Ainsi, le lingala s’est imposé grâce à la musique, le Tetela à Kinshasa grâce à la richesse de son folklore. Comme à un moment donné s’est imposé le kintueni national avec le «ABCD betu bikile bakulu» ou mabele elisi.

La perte de leur influence ou leur prédominance n’a pas déclenché une guerre linguistique. Non, je ne crois pas à la disparition de Otetelaà cause de quelques manuels en lingala, alors que plus d’un siècle d’enseignement du français n’a pas anéanti I’Otetela ni les autres langues, comme, l’Akutsu parlées au Sankuru.

Cependant, cette diatribe aux accents homériques, ce jihad sans cause ni objet doit retenir notre attention à cause du risque de dérapage ou même de menace compte tenu de l’intensité des références guerrières pleines d’allusion comminatoire.

Si les responsables du Sankuru n’expliquent à l’opinion la vraie mesure ou la portée réelle de cette situation, alors il ne serait pas étonnant qu’un beau matin des extrémistes de tous bords ne déclenchent une chasse aux lingalophone. - Une sorte de révolution culturelle chinoise à la saveur locale - et qu’en retour les bangala, en riposte, ne réservent le même sort à nos frères batetela dont le dynamisme est apprécié dans tout le Pays et dans tous les secteurs de la vie nationale.

De plus, cet amalgame entre Lumumbaville, le rapatriement de la dépouille mortelle de notre héros national est indécent ; n’est-elle pas déjà une préparation ou la mise en marche d’un scénario alambiqué pour récupérer un leadership perdu ?

Quelle énorme responsabilité pour la tribu de Lumumba que de détruire l’unité du Pays pour laquelle il est mort, en déliant la cohésion nationale. Non, ce n’est pas la seule issue.

Il existe une voie de recours en tant que question administrative. Ne lui donnons pas une connotation politique pour justifier des faits à venir et prémédités.

L’Otetela est une langue vernaculaire comme les dialectes qui foisonnent dans notre Pays et qui cohabitent harmonieusement.

Aucun notable digne de ce nom, aucun patriote qui a la passion du Congo en partage, ne peut accepter ni tolérer une interprétation aussi tendancieuse d’une bénigne disposition administrative. Même les références constitutionnelles n’étayent pas cette prétention d’autodéfense linguistique parce qu’il y est dit que les 4 langues nationales doivent coexister avec les dialectes. Vaine rationalisation d’une attitude irrationnelle.

Après l’Est, il serait irresponsable, voire criminel de créer une autre zone de guerre au Sankuru.

Utilisons judicieusement les années restantes du mandat du Président TSHISEKEDI à créer la cohésion nationale pour le plus grand bien de notre démocratie, de la gouvernance et de nos populations.

Cependant, à bien considérer toutes les facettes de cette histoire, il apparaît que le déclenchement de cette drôle de guerre linguistique est une manœuvre de diversion pour récupérer un prétendu leadership du Sankuru et des Otetela injustement perdu à l’occasion d’une élection démocratique.

La mesure est le bien suprême, même en politique.


Ambassadeur André Alain Atundu Liongo 

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